Je croyais m’être débarrassé du passé comme on largue une femme : lâchement, sans lui faire face. Je m’imaginais citoyen mondial. Je prenais l’Europe pour un vieux monument qu’on pouvait visiter sans guide, seulement accompagné d’un GPS de poche, une boîte noire d’où émanait la voix sévère d’une dame : « À 500 mètres, préparez-vous à tourner à droite ». J’écrivais des cartes postales que je n’envoyais pas. Elles s’empilaient dans une boîte à chaussures, avec celles qui m’étaient revenues ornées d’un tampon : « Retour à l’expéditeur, n’habite plus à l’adresse indiquée ». Je voulais éviter d’être triste, mais on n’oublie rien sur commande. Je ne sais pas trop pourquoi je vous dis tout cela. En fait, j’aimerais vous raconter comment j’ai compris que la tristesse est nécessaire.

 


Mon métier n’en était pas vraiment un : « talent scout », même le nom est pathétique. J’étais payé pour chercher la plus belle fille du monde et en Russie j’avais l’embarras du choix. Parfois j’avais l’impression d’être un parasite, un contrebandier ou un proxénète ; une espèce de charognard qui ne se nourrirait que de chair fraîche ; un capitaine Achab dont la baleine blanche se prénommerait Mirjana, Luba ou Varvara. Mon avenir professionnel dépendait de quelques mensurations, d’un tour de poitrine, d’une cambrure prononcée ou d’un profil espiègle. Je savais distinguer d’un coup d’œil le nez mutin, la bouche suave, le front bombé, la chrysalide enfermée dans un cocon de soie. Je cherchais la bonne géométrie entre l’écart des yeux et la hauteur du cou, la contradiction parfaite entre l’effronterie d’une poitrine naissante et l’innocence d’une salière fragile. La beauté est une équation mathématique : par exemple, la distance entre la base du nez et le menton doit être la même qu’entre le haut du front et les sourcils. Il y a des règles à respecter : ainsi le « nombre d’or » (1,61803399) qui est la hauteur de la pyramide de Khéops divisée par sa demi-base.

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